(Octobre 2013) Discours prononcé par Ali Benouari au Cercle Libéral (PLR), Genève-Suisse.
Chers amis du Cercle libéral,
J’ai accepté avec plaisir de traiter d’un sujet qui suscite autant d’espoirs que d’angoisses. Non seulement au sein du monde arabe, mais bien au delà, car ce monde là est à deux pas de l’Europe.
1. Renaissance et enjeux (politiques et civilisationnels).
Je suis de ceux qui pensent que les soubresauts que connait la rive sud, sont des répliques (dont l’intensité ira décroissant) d’un séisme dont l’épicentre a été le sud de la Tunisie, en Décembre 2011.
Ce séisme a libéré des énergies trop longtemps contenues. Traduction sociale d’humiliations, de misère et d’injustices, qui sont ressenties comme des blessures physiques autant que comme des blessures à l’âme.
Les révolutions en cours ne sont que l’intrusion de peuples qui sont sortis de l’histoire il y a longtemps.
Elles sont annonciatrices d’une renaissance certaine, n’en déplaise à ces prophètes de malheurs qui, tel Samuel Huttington, annonçaient un choc des civilisations aux graves conséquences.
La Méditerranée, qui séparait autrefois deux mondes distincts, souvent en conflit, tend en effet à devenir un facteur d’unité. Sa largeur se rétrécit, et ressemble de plus en plus à une espèce de Rio grande, attendant d’intégrer bientôt ses riverains dans la plus formidable zone de co-prospérité que l’on n’ait jamais connue :
- près d’un milliard d’habitants,
- 18 Millions de km2,
- un potentiel scientifique et technique à nul autre pareil,
- une indépendance énergétique que ne possède aucun autre ensemble régional (Alena, Nafta, Mercosur, Asean, etc.),
- un substrat culturel commun, la Méditerranée qui, ne l’oublions pas, est la matrice des 3 grandes religions monothéistes.
Cet ensemble, cet ENJEU, je devrais dire, sera, j’en suis persuadé, producteur de paix et de prospérité.
Pour les européens, qui ont déjà expérimenté les bienfaits de leur union, comme pour les arabes et les juifs qui se découvriront, comme autrefois, PASSEURS DE PROGRES. Les palestiniens et les israéliens, en particulier, apprécieront d’être unis par un grand dessein (et destin) commun au lieu de se disputer pour un territoire exigu.
Dans tous les pays libérés de la dictature, les violences qui s’expriment prennent pour prétexte la place que doit avoir l’Islam au sein du pouvoir.
La mosquée est apparue, au fil du temps, comme le moyen le plus commode, voire le seul, pour exister, résister, et développer des solidarités.
La question, qui est posée est de savoir si, une fois arrivés au pouvoir (par la voie démocratique s’entend), ce recours au sacré gardera son sens, pour des populations depuis longtemps prévenues contre la corruptibilité du pouvoir, d’autant plus grande que le pouvoir se veut absolu.
Les coups d’Etat à l’égyptienne ou à l’algérienne (janvier 1992) retardent, hélas, le moment de vérité.
Je reste persuadé que chaque peuple doit faire son propre apprentissage démocratique et qu’une fois apaisée leur relation avec le pouvoir, les musulmans, devenus citoyens libres et maîtres de leur destin, découvriront que le recours au sacré pour résoudre des questions de nature profane est une DUPERIE.
Les débats intenses qui se déroulent en ce moment au sein des assemblées constituantes en Tunisie, en Egypte et en Libye (bientôt en Algérie et ailleurs) ont le mérite d’aborder les vrais problèmes qui sont liés :
- À la question de l’alternance au sein du pouvoir
- À la question de la séparation des pouvoirs
- Aux mécanismes de contrôle du pouvoir
- Aux garanties concernant l’exercice des libertés: d’expression, de réunion et de conscience, etc.
Ce dernier point est capital car il conditionne, et les islamistes commencent à s’en rendre compte, la cohésion interne du pays et le succès de son insertion au sein des nations, si utile pour son développement économique.
Nous pouvons constater, malgré les turbulences, normales, vu le contexte, que sur la quasi-totalité des ces questions, un consensus est en train d’émerger, petit à petit.
Ce qui me permet de dire que la question fondamentale aujourd’hui porte, non sur l’acceptation des règles de jeu démocratiques, mais sur la durée de la transition.
Il y a ceux qui pensent qu’elle doit être la plus courte possible et ceux qui pensent qu’on doit prendre le temps de débattre, longtemps s’il le faut, des questions qui relèvent du choix de société. Quitte à retarder d’un an ou deux, ou même trois, l’adoption de la nouvelle constitution et allonger d’autant la durée de la transition.
Prendre un bon départ peut en effet se comprendre.
Cependant, l’urgence de trouver des solutions aux problèmes économiques qui s’accumulent presse les partis politiques de sortir au plus vite de la transition.
Attendre plus longtemps attise les tensions, décrédibilise les politiques et fait le lit des islamistes radicaux.
Cruel dilemme !
S’il peut être résolu aisément pour les pays qui disposent de ressources importantes comme la Libye et l’Algérie, il ne pourrait l’être, dans le cas des autres pays que par une assistance financière internationale massive, couplée (liée) à une assistance technique à la mise en place des règles de gouvernance qui ont fait leurs preuves ailleurs.
De nombreuses institutions et ONG reconnues pour leur expertise dans ce domaine, pourraient être sollicitées, telles :
- L’Unesco qui organise déjà des cycles d’apprentissage de la démocratie pour les jeunes en Tunisie,
- La NED (Fondation Nationale pour la démocratie ou National Endowment for Democracy),
- La Fondation Konrad Adenauer, etc…
La Suisse pourrait aussi apporter une précieuse aide dans ce domaine.
Cette assistance technique pourrait aussi revêtir la forme d’une collaboration entre la Constituante, les autorités de transition et ces organismes.
Cette question du financement de la transition et de l’aide à la formation de la pratique et des élites démocratiques me semble est cruciale.
Elle peut abattre le mur de méfiance qui subsiste encore entre les démocrates arabes et le courant islamiste d’une part, et entre ces derniers et les grands pays démocratiques d’autre part, auquel il est reproché d’avoir massivement soutenu les ex dictateurs.
2. Le problème de l’islamisme radical
Afin d’éclairer les occidentaux non avertis, et qui pourraient eux mêmes ressentir de la méfiance à l’égard de la capacité des musulmans en général à vivre selon des normes qui leur sont proches, je ferais un bref historique de la tendance islamique radicale, que l’on confond souvent avec le salafisme.
Cette tendance, qui a toujours existé en Islam, milite pour le retour à l’époque bénie des califes bien guidés (VIIème siècle). Seul le retour aux sources de l’Islam et la parfaite imitation du prophète, en toute chose, pourrait permettre à l’Islam et aux musulmans de s’épanouir.
Science sans conscience n’est que ruine de l’âme, disait François Rabelais, philosophe français de la renaissance, qui s’est lui même, abreuvé, comme d’autres savants chrétiens de la renaissance, aux sources du savoir et de la sagesse musulmane.
L’islam rationaliste s’est opposé dès le début à l’Islam rétrograde des salafistes et assimilés. Ce sont des philosophes musulmans éclairés, comme Averroès, disciple d’Aristote, Ibn Arabi et Avicenne qui ont forgé l’âge d’or de la civilisation arabo-musulmane.
Et ce sont les ancêtres des salafistes actuels là qui ont mis fin à près de cinq siècles (fin VIIème – fin XIIème) de gouvernance éclairée par les lumières de la foi et de la raison, à l’origine d’immenses progrès, lesquels ont permis la renaissance européenne.
Ces Islamistes là ont été à l’origine du double coup d’Etat à Cordoue et à Baghdad à la fin du XIIéme siècle lequel, en fermant les portes de l’Interprétation (idjtihad) des textes coraniques, a plongé le monde musulman dans une régression qui a duré jusqu’à l’aube du XXème siècle.
3. Le Chaos ?
L’évolution du printemps arabe pourrait évoluer, en théorie, vers une situation chaotique, aux conséquences incalculables, si la démocratie échouait à s’établir dans les pays arabes. La taille du monde arabe, sa situation géographique et son immense potentiel énergétique créerait des tensions internationales insupportables.
L’entrée en choc frontal avec les autres religions déboucherait sur un chaos indescriptible.
Mais cette évolution ne serait pas dans le sens de l’histoire. Les gens restent gouvernés par la raison, même s’il arrive que des dirigeants puissants versent dans la folie. Et même si L’EFFET PAPILLON a pu se trouver vérifié dans le cas du printemps arabe.
L’effet papillon ? C’est un phénomène emprunté à la théorie du chaos, une sorte de main invisible qui amplifierait à l’extrême un mouvement initial infime, au point de provoquer des distorsions invraisemblables.
C’est le mathématicien Lorenz qui s’en est servi pour illustrer sa théorie: un battement de papillon peut par des liens de cause à effet, produire une tornade dans l’autre coin du monde.
Ou, pour reprendre une autre illustration, celle de Benjamin Franklin, un clou mal placé sur un fer peut faire tomber le cheval d’un messager et faire perdre une bataille, la guerre et voire même la liberté d’un peuple. Tout cela à cause d’un clou !
Pourquoi évoquer cet effet papillon ?
Parce que, à cause d’un bidon d’essence et d’une allumette, un certain 17 décembre 2011, dans une petite ville tunisienne, le monde a complètement changé.
Aujourd’hui, nous sommes le 1er Octobre 2013, peut être à la veille d’un conflit international.
Une autre référence vient à l’esprit, quand on évoque ce sujet :
L’assassinat de l’archiduc François Ferdinand à Sarajevo en 1914 n’a-t-il pas été à l’origine directe de la 1ère guerre mondiale?
Je vous remercie de votre attention et m’arrêterai là, sur ces allusions purement théoriques, afin de laisser un peu de temps au débat.
Ali Benouari.
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[su_spoiler title= »Photo : Ali Benouari, Horace Gauthier, Pierre Weiss au Cercle Radical de Cologny, Genève-Suisse »]

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(Source image d’illustration : www.commons.wikimedia.org/wiki/File:Info_box_collage_for_mena_Arabic_protests.png)



